Ce 4/4 “Westinghouse” de 1902 – Série 55 à 59 et 70 à 74

De 1900 à 1902, la CGTE nouvellement créée met en service 95 automotrices électriques : 45 à deux essieux et 50 à bogies, donc à quatre essieux. Parmi ces dernières, on distingue quatre séries de véhicules, toutes fournies par des constructeurs différents. Au sein de la compagnie, chacune de ces séries portera comme surnom le nom de l’un de ses constructeurs (mécanique ou électrique) ou du lieu de production de ce constructeur. Ainsi, la série 50-54 et 60-69 est communément appelée « Cologne », les 55-59 et 70-74 « Westinghouse » ou « Quatre moteurs » (voir plus loin), les 75 à 89 « Schlieren » et les 90 à 99 « Alioth ».
La série 55 à 59 et 70 à 74 est livrée en 1902. Comme cette année-là est marquée par l’électrification des longues lignes de campagne héritées du réseau des VOIES ETROITES, ces motrices sont prévues avant tout – comme leurs « sœurs » surnommées « Alioth » de la série 90 à 99 – pour un service vicinal. Construites par la SIG de Neuhausen, pour leur partie mécanique, et par Westinghouse pour la partie électrique, ces motrices sont équipées à l’origine de deux moteurs de traction et reçoivent donc la dénomination Ce 2/4. Les deux moteurs (du même modèle que ceux équipant les Ce 2/2 26 à 45) se révèlent immédiatement trop faibles, vu la masse du véhicule, et surtout du fait que ces motrices sont appelées à remorquer des trains de plusieurs voitures à travers le canton.

Fiche technique

Année de construction : 1902
Numérotation CGTE d’origine: Ce 2/4 55 à 59 et 70 à 74
Numérotation dès 1904-1907 : Ce 4/4 55 à 59 et 70 à 74
Numérotation dès 1938 : Ce 4/4 55 à 59 et 71 à 75 (voir texte ci-dessous)
Constructeurs : – Partie mécanique : SIG à Neuhausen – Partie électrique : Westinghouse
Longueur totale : 11,60 m Largeur de caisse : 2,10 m
Hauteur du véhicule : 3,77 m (trolley baissé) Poids à vide : 16800 kg
Empattement du bogie : 1,22 m Puissance maximum : 4 x 25 CV
Vitesse maximum : 30 km/ h Places assises : 28
Place debout : 27 Capacité totale : 55 places
Freins : manuel à vis, électrique rhéostatique, et à air comprimé Westinghouse (dès 1904)

Ces automotrices sont très vite transformées en Ce 4/4, par adjonction de deux moteurs supplémentaires, entre 1904 et 1907. On profite de ces travaux pour remplacer également les controllers et les déclencheurs et pour les équiper du frein à air comprimé Westinghouse. Cette série sera pendant plusieurs années la seule parmi les automotrices voyageurs à disposer de quatre moteurs de traction (les « Alioth » n’étant transformées en Ce 4/4 que dès 1922, les « Cologne » dans les années trente). Cette caractéristique explique peut-être pourquoi les wattmen les surnommaient aussi « Quatre moteurs » jusqu’à leur retrait du service.


Ce 2/4 No 70 devant le dépôt de la Jonction en 1902

Du point de vue esthétique, les « Westinghouse » sont particulièrement harmonieuses. En comparaison des autres séries livrées simultanément, elles se distinguent par leurs baies vitrées de même format sur les deux compartiments (fumeur et non-fumeur) et par leur face frontale légèrement moins convexe. Le compartiment non-fumeur comporte quatre fenêtres et des bancs longitudinaux, le compartiment fumeur trois fenêtres sur les motrices 55 à 59 et deux fenêtres sur les 70 à 74 (voir l’explication de cette différence ci-après). Le compartiment fumeur est muni de bancs transversaux dont le dossier est orientable dans le sens de la marche, au gré des voyageurs (cette caractéristique existait aussi sur certaines motrices du Genève-Veyrier).

Comme les autres séries de voitures à bogies, les « Westinghouse » ont à l’origine des plates-formes ouvertes aux quatre vents, un toit à lanterneau favorisant un bon éclairage des compartiments et comportent trois accès par face latérale. Elles sont munies sur la toiture des faces frontales de « girouettes » rectangulaires à quatre faces, tournées manuellement, pour un affichage clair des destinations. A l’origine, elles sont pourvues d’un phare frontal.


Ce 4/4 No 59 dans la livrée 1907, après vitrage des plates-formes en 1910

La CGTE ayant numéroté, dès l’origine, l’ensemble de ses séries d’automotrices de manière consécutive, il est pertinent de se demander pourquoi la numérotation des « Westinghouse » s’est faite en deux tranches, en interférence avec la série des « Cologne » 50 à 54 et 60 à 69, livrées deux ans auparavant. Il est fort probable que la commande de l’ensemble des motrices ait été passée en même temps et que leur numérotation ait été programmée à ce moment-là. On sait que les « Cologne » 50 à 54 comportaient à l’origine un fourgon, ce qui semble justifier la numérotation en deux tranches de leur série. Or, il en est de même pour les « Westinghouse ». Ainsi que l’attestent des photos d’époque, on a bien affaire à deux types d’aménagement différents : si les voitures 55 à 59 comportent un compartiment fumeur à trois fenêtres et sont de pures automotrices voyageurs, curieusement les voitures 70 à 74 ont d’origine une de leur plate-forme qui se prolonge (fourgon ouvert) et un compartiment fumeur réduit à deux fenêtres, comme le montre la photo ci-dessous.


Ce 4/4 No 72 avec compartiment fourgon ouvert, devant le dépôt de la Jonction

En 1910-1911, le vitrage des plates-formes est réalisé sur l’ensemble de la série, comme pour l’ensemble des automotrices livrées au début du siècle. Le résultat esthétique est plus harmonieux que sur les autres séries, la baie vitrée centrale étant alignée sur la boîte de mise en marche, légèrement proéminente. Seul élément moins élégant, l’espace indispensable à la manœuvre de la manivelle du frein à main nécessite l’adjonction d’une « verrue » tôlée sur la baie frontale droite, ce qui fera surnommer ces motrices « Les Borgnes » par certains.

Suite à ces transformations, le phare frontal est supprimé, et les « Westinghouse » sont équipées de deux phares en toiture. La girouette frontale disparaît, l’affichage des destinations se fait sur les faces latérales et le disque de numéro de la ligne desservie fait son apparition sur le toit.

Au début des années trente, les plates-formes de l’ensemble de la série reçoivent des portes à charnières (l’espace disponible ne permettant pas d’employer des portes à glissière). La plate-forme médiane est supprimée et l’ensemble de la série est unifié (suppression du fourgon sur les 70 à 74).

Notes historiques et engagement de la série

Dès 1934, toutes les motrices reçoivent le gros phare frontal orangé typique des véhicules de la CGTE. En 1938, suite à la renumérotation de la « Cologne » No 50 en No 70, la série portera les Nos 55 à 59 et 71 à 75. A l’exception des Nos 56 et 75 (démolies en 1950 et 1951) qui n’auront roulé qu’avec leurs deux trolleys d’origine, les huit autres « Westinghouse » sont équipées de pantographes Sécheron (du type monté sur les « normalisées » 701 à 730) dès 1951, ce qui leur permet de circuler sur l’ensemble du réseau, dont les lignes aériennes ont été adaptées.

Concernant les livrées portées par la série, les « Westinghouse » ont roulé environ cinq ans dans leurs couleurs d’origine : jaune vanille avec filets bordeaux. Dès 1907, elles ont porté la livrée vert clair / vert foncé, avec filets fins et sigle CGTE aux lettres entrecroisées de couleur jaune (voir illustration ci-dessus). Après leurs transformations du début des années trente, les « quatre moteurs » circulent en vert foncé et brun jusqu’à leur retrait du service. Seule la motrice No 71, semble-t-il, portera le vert et ivoire CGTE dès le début des années cinquante.

Les « Westinghouse » ont bien évidemment circulé sur l’ensemble du réseau. Cependant, au début de leur carrière et vu qu’elles sont équipées très tôt de quatre moteurs, elles parcourent avant tout le réseau de campagne, seules ou remorquant des trains de plusieurs voitures ou wagons de marchandises. Si les lignes 9 (Rive – Hermance) et 15 (Quai de la Poste – Chancy), qui sont le fief des « Alioth » 90 à 99, ne les ont pas beaucoup vues, elles assurent, jusqu’au début des années cinquante, une grande part du trafic des lignes vicinales suivantes, seules ou avec remorques (ex-VE  série 252-276; « Bautzen » série 351-360) :

  • Ligne 6 : Chantepoulet – Vernier
  • Ligne 7 : Chantepoulet – Grand-Saconnex – Ferney (de nombreuses photos les montrent à Ferney donnant la correspondance au tramway à vapeur du Ferney-Gex)
  • Ligne 10 : Rive – Vésenaz – Douvaine
  • Ligne 11 : Rive – Jussy
  • Ligne 13 : Quai de la Poste – Carouge – Perly – (St-Julien). De 1944 à 1951, avec
    remorques « St-Etienne » série 211 à 216

Dès 1945, certaines « Westinghouse » sont engagées, aux heures de pointe, sur des convois supplémentaires ou des courses scolaires parcourant plusieurs lignes. Ainsi, il n’est pas rare de les voir assurer des 12-1, des 6-1 ou des 12-6 avec parfois trois remorques ex-VE.

A partir de 1951, l’arrivée des « normalisées » va libérer certaines séries plus anciennes qui leur feront concurrence, en particulier les « Plates-formes centrales » et les « Cologne ». Dès lors, les « Westinghouse » sont moins utilisées. Elles terminent leur carrière en assurant des suppléments ou des spéciaux ; ce sont souvent elles qui conduisent les supporters du FC Servette aux Charmilles ou ceux d’UGS au stade de Frontenex.
Notons encore que l’une d’elles est impliquée dans une grave collision frontale en 1955. Le 21 février de cette année-là, entre Florissant et Conches, la motrice No 71, remorquant la « Plate-forme centrale » No 161 tombée en panne, est percutée frontalement par la « Petite Cent » No 109 à la sortie d’un virage. Le wattman de la 109 n’avait pas respecté le feu rouge de Florissant et le bilan sera lourd : un mort et six blessés graves.


Collision du 21 février 1955 près de Conches

Toutes les « Westinghouse » seront démolies au cours des années cinquante :

  • En 1950 : la 56
  • En 1951 : la 75
  • En 1956 : la 59
  • En 1957 : la 55
  • En 1958 : les six dernières, 57 ; 58 et 71 à 74